Non-dualité
Le syndrome du sauveur, vu depuis l'espace non-duel
Hier, les mains dans la terre de mon jardin, j'écoutais une vidéo de Satsang sur YouTube.
Ce n'est pas la première fois que j'écoute ces mots. C'est même mon quotidien depuis plus d'un an. Pourtant hier, il y a eu quelque chose de différent, et j'ai senti l'élan de te les partager.
Pourquoi ? Parce que ma vision de l'accompagnement a changé.
Pour moi, il est de moins en moins question de faire, d'intervenir, de corriger ou de réparer, et de plus en plus question de laisser être, laisser apparaître, laisser tomber ce qui n'est pas vrai.
Et le texte de Robert Adams que j'écoutais hier vient toucher ça de manière très directe. À un moment, il dit cette phrase.
Vous n'avez pas besoin d'attendre la mort ou de quitter le corps. Vous pouvez être personne, ici et maintenant.
Robert Adams
Robert Adams était un enseignant américain de l'Advaita Vedanta, la voie non-duelle issue de la tradition hindoue, centrée sur la reconnaissance du Soi comme réalité ultime. Il est connu pour ses satsangs très directs autour de l'investigation du Soi, du silence intérieur et de la question « Qui suis-je ? ». Il a largement transmis une voie de connaissance inspirée de Ramana Maharshi, même si certains aspects de son récit biographique ont été contestés après sa mort.
Ce qui reste, au-delà des débats, c'est la radicalité de certains de ses points de vue. Et je crois que cette phrase, à elle seule, peut faire imploser pas mal de choses en soi.
Être personne, ce n'est pas disparaître
Très souvent, quand on commence à entendre parler de non-dualité, de désidentification, de vacuité ou d'illusion du moi, le mental panique. Il entend ça comme une disparition. Et évidemment, cela devient une menace, ou quelque chose de triste, de froid, réservé à des êtres perchés dans une grotte depuis trente ans.
On croit que « n'être personne », c'est mourir.
On croit que « n'être personne », c'est quitter la matière.
On croit que « n'être personne », c'est sortir du monde, ne plus rien ressentir, devenir absent. Spoiler alert, ça, c'est une fuite.
Robert Adams vient couper court à ces croyances. Il dit que nous n'avons pas besoin d'attendre de mourir, ni de quitter le corps, pour être personne. Cela peut être vu ici et maintenant.
Ce que j'appelle souvent désidentification, c'est exactement ça. Voir que le personnage n'est pas ce que nous sommes. Voir que le « je » auquel on s'accroche est mouvant, éphémère, instable. Voir que Marine, Lucie, Anne ou Carine sont des personnages dans le film, mais pas la toile elle-même.
La question « qui ? »
Si je vais un peu plus loin, c'est précisément là que l'investigation du Soi devient un outil « magique ».
Dans l'Advaita Vedanta, on ne part pas du comment. On ne demande pas comment faire, comment guérir, comment atteindre, comment devenir. On demande qui.
Qui souffre ?
Qui veut être libre ?
Qui veut devenir personne ?
Qui veut guérir ?
Qui veut aider ?
Qui veut sauver ?
Si cette question est réellement laissée ouverte, si tu viens la goûter, la vivre, la laisser œuvrer en toi, alors elle rogne l'identification, elle dépiaute les couches de l'ego, elle n'alimente plus un moi. Mais bien sûr, cela demande une honnêteté et une radicalité dont nous n'avons pas l'habitude au quotidien.
À un autre moment, Robert Adams dit aussi ceci.
C'est votre pensée qui vous fait croire le contraire.
Robert Adams
Ce qui nous maintient dans l'idée d'être quelqu'un de séparé, ce n'est pas la réalité en elle-même, c'est la pensée. C'est le conditionnement, qu'il appelle même un lavage de cerveau reçu depuis le plus jeune âge, qui nous fait croire que quelque chose cloche, que quelque chose manque, ou que nous devons faire quelque chose pour atteindre la réalisation du Soi.
Autrement dit, le mental nous raconte sans arrêt que nous sommes incomplets, inachevés, insuffisants, éloignés, et qu'il faudrait un effort de plus pour enfin revenir à nous-mêmes.
C'est là que la quête spirituelle devient parfois un piège, une nouvelle identification, un nouveau besoin. On remplace simplement les anciennes identités par de nouvelles. Avant, on voulait être aimée, reconnue, validée. Maintenant, on veut être éveillée, alignée, purifiée, canal, thérapeute impeccable, présence parfaite.
Le décor change, mais le centre imaginaire reste le même.
Quand on veut aider
Robert Adams va encore plus loin, et là, ça peut piquer un peu, surtout quand on est thérapeute ou accompagnante, ou quand on se sent concernée par la souffrance du monde, ou plus simplement par celle de nos proches.
Quand vous dites "je suis un bienfaiteur", vous affirmez en réalité qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans le monde. […] Si vous essayez de soigner quelqu'un, vous devez croire qu'il est malade.
Robert Adams
Alors tu imagines bien que le « je » que je suis a tendu l'oreille, surtout en ce moment où je suis en pleine réflexion sur ma façon d'accompagner, de guider, de prendre soin.
Et je vais être honnête avec toi, ça m'a piquée moi aussi. Parce que j'ai longtemps voulu être la sauveuse de tout le Monde. Oui, Monde avec un grand M. Pas ma voisine ou ma meilleure amie, non, les gens dans leur globalité, le collectif tout entier. Rien que ça.
Je voulais lui ouvrir les yeux, lui faire comprendre ce que moi je comprenais, lui faire voir ce que je voyais. Et ce n'était même pas l'envie que tout le monde s'aime et vive en paix, avec des bisous et des licornes. Non. C'était l'envie que les consciences grandissent plus vite, qu'elles soient moins fermées, moins dans l'ombre. Qu'on regarde enfin au-delà de son nombril, que le « je » devienne vraiment un « nous », puis le Noûs, cet Esprit universel dont parlaient les Grecs.
J'avoue que ça me traverse encore parfois. Mais ça ne reste plus.
Et c'est exactement ce que Robert Adams pointe. Vouloir que le monde se réveille plus vite, c'est encore affirmer qu'il y a quelque chose qui ne va pas avec lui. C'est encore moi ici, qui vois, et le monde là, qui ne voit pas.
Généralement, le mental entend tout de suite qu'il ne faut plus aider, qu'il ne faut plus soigner, qu'il faudrait devenir indifférente, ou que la souffrance n'existe pas.
Je suis sûre que tu as déjà entendu ça, voire que tu l'as déjà répondu. Moi, je me le suis dit au début de mon chemin, et beaucoup de femmes que j'ai accompagnées me l'ont dit aussi. C'est normal !
Mais ce n'est pas du tout ce qu'il dit. Ce qu'il pointe, c'est l'endroit depuis lequel nous regardons.
Tant que je me vis comme quelqu'un qui aide quelqu'un d'autre, devine quoi, je reste dans la séparation.
Moi ici, l'autre là.
Moi qui ai quelque chose, l'autre qui manque.
Moi qui soulage, l'autre qui souffre.
Moi qui vais intervenir pour arranger ce qui ne va pas.
Et ça, même habillé des plus belles intentions du monde, ça reste dans le champ de l'illusion, aussi appelé Maya. Dans le champ des contraires, de la dualité.
Je trouve ça d'une lucidité magnifiquement dérangeante.
Parce qu'énormément de personnes portent encore le syndrome du sauveur sous des formes très spirituelles, très raffinées, très valorisées socialement. On veut aider, faire sa part, « tenir » le collectif, envoyer de l'amour au monde, soulager la souffrance, être utile.
Bien sûr, je ne dis pas que ces élans sont faux ! Je dis qu'ils méritent d'être regardés avec une immense honnêteté.
Derrière un élan d'aide, il peut y avoir un refus de se sentir impuissante, et plus profondément encore, un refus de se sentir personne. Derrière un soin, il peut y avoir une difficulté à laisser être. Derrière une mission collective, il peut y avoir une identité qui cherche à se maintenir. Derrière le dévouement, il peut encore y avoir le « moi ».
Transcender les contraires
Robert Adams rappelle que « tout dans ce monde est illusion », puis il nous ramène à ce que nous voulons vraiment.
Nous ne voulons pas passer d'un contraire à l'autre. Nous voulons transcender les contraires.
Robert Adams
Ben oui ! On pourrait croire que le chemin consiste à passer du mal au bien, de la souffrance à la paix, du manque à l'abondance, de l'injustice à la justice. Mais si l'on a « réussi » à passer d'un état à l'autre, qui dit qu'on n'y reviendra pas ?
Dans une lecture non-duelle, il ne s'agit pas de changer de pôle dans le rêve, il s'agit de voir le rêve comme rêve.
C'est exactement ce que ça a changé dans ma manière d'accompagner.
Je ne suis plus là pour « faire » quelque chose à quelqu'un. Je ne suis plus là pour entrer dans l'identité de celle qui sauve, qui répare, qui enlève ou qui corrige. Je ne suis plus là pour nourrir l'idée qu'il y aurait d'un côté une personne cassée et de l'autre une personne capable de la remettre en ordre.
Je suis là pour laisser être, pour voir, pour écouter, pour pointer, pour faciliter un espace où le faux peut tomber.
Et ça change tout. L'accompagnement n'est plus une lutte contre une apparence, ni une guerre contre le symptôme. La Présence n'est plus une tentative d'amélioration du personnage.
Il y a quelque chose de beaucoup plus… je n'ai pas de mot. De beaucoup plus vrai, c'est ce qui me semble le plus juste. En tout cas, de beaucoup moins récupérable par l'ego pour se refaire une histoire.
Le morceau de pain
Je crois que c'est aussi pour ça que ce texte m'a touchée en plein, dans le contexte actuel. Vous êtes nombreuses à me dire « Marine, que puis-je faire pour les autres ? », « Je me plains, mais il y a tellement pire », « Est-ce qu'il faut faire des soins au collectif ? », « Est-ce que c'est égoïste d'être en paix alors que le monde va mal ? ».
Là encore, ce passage du livre de Robert Adams amène quelque chose de très précis.
Si vous voyez quelqu'un mourir de faim dans la rue et vous demander un morceau de pain, vous devez le lui donner, car vous le voyez souffrir de la faim.
Robert Adams
Il ne prêche donc pas l'inaction. Il ne dit pas « détourne le regard et hop, ça disparaît ». Il ne dit pas non plus « c'est bon, laisse faire ». Et dans ce même satsang, il ajoute qu'un jour, ta simple Présence suffira à apaiser toute forme de faim et de manque.
Autrement dit, il y a une différence immense entre une action qui naît de la séparation et une action qui naît de la Présence.
Je vais décortiquer un peu, parce que c'est LE passage important.
Tant qu'il y a, dans la perception, quelqu'un qui souffre, quelqu'un qui manque, quelqu'un qu'il faut aider, alors bien sûr un geste se pose. Bien sûr, le pain est donné. Bien sûr, la main se tend. Mais ce geste ne part pas du même endroit selon que le « moi » s'en empare ou non.
C'est là que ce passage devient un enseignement de haut niveau, parce qu'il ouvre la possibilité d'une Présence si vaste, si peu identifiée, qu'elle n'entre plus dans le manque de l'autre comme si ce manque définissait sa vérité. Elle ne nie rien, mais elle ne réduit plus l'être à son apparence. Et depuis cet espace, Robert Adams dit quelque chose d'extrêmement radical, que la simple Présence suffit à apaiser toute forme de faim et de manque.
Je crois que c'est là le vrai sujet. Pas « faut-il agir ou non ? », pas « faut-il aider ou non ? », pas « faut-il faire des soins au collectif ou non ? ».
Mais depuis quel endroit cela agit-il ? Le fameux « qui ».
Depuis la peur ?
Depuis la culpabilité ?
Depuis le besoin d'être quelqu'un de bien ?
Depuis le besoin d'être utile ?
Depuis le besoin de ne pas sentir son impuissance ?
Ou depuis un espace plus vide, plus silencieux, où l'action émerge sans identité à défendre ?
Qui veut être personne ?
C'est ce chemin que je propose à celles qui viennent marcher avec moi.
Au début, on retombe toujours au même endroit, avec notre best friend le mental, qui demande comment faire pour être personne. Et l'enseignement non-duel répond « qui veut être personne ? ».
Et là, on commence à casser des cloisons !
Parce que soyons honnêtes, le mental adore la non-dualité tant qu'elle ne lui enlève pas son poste de grand contrôleur. Il adore parler de conscience, de présence, d'unité, de fréquence, tant qu'il peut garder un rôle qui le met en avant au milieu du décor. Et des rôles, il y en a un paquet. Le guérisseur, le canal, le sauveur, le pilier, celui qui aide, celui qui tient, celui qui fait sa part, celui qui sait mieux, celui qui a fait plus…
Mais à un moment, il faut arrêter de maquiller le moi avec des mots sacrés. Il faut arrêter de faire passer l'agitation intérieure pour du service, à la personne ou, mieux encore, à la Planète et à l'humanité. Il faut arrêter de confondre culpabilité, sauvetage et amour.
L'amour réel n'a pas besoin d'identité.
La Présence réelle n'a pas besoin de personnage.
Et la paix réelle n'a pas besoin que tu deviennes quelqu'un de mieux.
Alors peut-être que la seule question qui mérite encore d'être laissée vivante, c'est celle-ci. Qui, en toi, veut encore faire quelque chose pour enfin être en paix ?
Je ne t'écris pas ça pour que tu arrêtes d'aider, ni toi ni les autres, ni pour que tu te coupes du monde ou que tu rejettes l'action ou l'amour. Je t'écris ça pour t'inviter à regarder plus profondément, pour que tu sentes depuis quel endroit tu bouges. Depuis quel endroit tu tends la main, tu accompagnes, tu veux soulager, que tu sois thérapeute ou non !
Parce qu'entre un geste issu de la peur et un geste issu de la Présence, il peut y avoir extérieurement la même action, mais intérieurement, ce n'est pas du tout le même monde.
Alors peut-être que la vraie invitation n'est pas de faire plus. Peut-être qu'elle est de voir plus honnêtement.
Et peut-être que dans cette vision, quelque chose en toi commence enfin à se reposer.
Avec douceur,
Marine
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